Dette cachée au Sénégal : Mohamed Dia, expert financier, décrypte un système de dissimulation budgétaire hérité du régime Sall
Alors que le Sénégal fait face à une situation économique alarmante, marquée par l’effondrement de sa note souveraine et une dette publique dépassant les 119 % du PIB, les révélations de l’expert financier Mohamed Dia apportent un éclairage saisissant sur les pratiques qui ont conduit à cet état de fait. Invité de l’émission “Objection” sur Sud FM ce dimanche, l’analyste basé aux États-Unis, consultant pour les agences de notation, lève le voile sur ce qu’il qualifie de véritable “stratégie de dissimulation”, mise en place sous le magistère de Macky Sall.
Dès les premières lignes de son intervention, Mohamed Dia confirme ses prédictions passées : « J’étais assis ici et j’avais prédit que les deux premières années de Diomaye allaient être très compliquées. J’aurais voulu avoir tort, mais je savais que je n’allais pas avoir tort à cause de l’état des finances publiques et de ce qui s’est passé pendant les douze ans de Macky Sall. » Il évoque une dette dissimulée avoisinant les 7 milliards de dollars, soit près de 4 000 milliards de francs CFA, réévaluée aujourd’hui à 119 % du PIB. Selon lui, tous les signaux d’alerte étaient déjà visibles : un gonflement insoutenable de la masse salariale de la fonction publique, des déficits budgétaires masqués et des engagements hors bilan non révélés. « Tous les signaux étaient déjà au rouge, donc c’était prévisible », soutient-il.
Une vieille pratique : des chiffres maquillés depuis Wade
Mais l’expert ne limite pas ses critiques au seul régime de Macky Sall. Pour lui, ce système de maquillage comptable est une vieille recette politique : « Il faut retourner à la fin du règne d’Abdoulaye Wade pour en comprendre les origines. Quand Wade quittait le pouvoir, on avait sous-estimé la dette. C’est cela qu’on appelle le maquillage des chiffres. » Il rappelle une déclaration symptomatique de Wade à la veille de la présidentielle de 2012 : « Si je ne reste pas au pouvoir, le Sénégal ne pourra plus payer les salaires des fonctionnaires dans un délai de deux mois. » Une phrase qui, selon Mohamed Dia, reflétait déjà la fragilité du modèle économique.
Le piège de l’endettement facile sous Macky Sall À l’arrivée de Macky Sall, le pays hérite d’un déficit plus important que ce qui avait été officiellement annoncé. Sans programme avec le FMI, il était, dans un premier temps, exclu du marché financier international. Ce n’est qu’après l’élaboration du Programme Sénégal Émergent (PSE) et l’obtention d’un nouvel accord avec le FMI que le pays a pu retourner sur les marchés. « Le déficit avait été réduit à 3 % et la dette à 65 %, ce qui a ouvert les vannes du financement international. Macky Sall en a profité pour s’endetter massivement durant son premier mandat », analyse Mohamed Dia. Mais ces emprunts n’ont pas toujours été judicieusement utilisés. « La première phase du PSE aurait dû être la seconde, et inversement. Il fallait miser sur le capital humain avant d’ériger des infrastructures inutiles. » Pour lui, les projets financés ont souvent été de véritables “éléphants blancs”, sans impact réel sur le développement ni retour sur investissement. Une “bamboula budgétaire” et la dissimulation numérique
L’expert va plus loin, évoquant une gestion laxiste des deniers publics qui aurait fini par piéger le pays. « Après un premier mandat de bamboula, les crises se sont succédé. L’accès à l’endettement s’est resserré. Pour continuer à emprunter, le régime a eu recours à la dissimulation. » Le point le plus troublant de ses révélations reste la manipulation délibérée des systèmes informatiques de l’État : « Ils ont saboté le logiciel du gouvernement logé au ministère des Finances, pour cacher certaines dépenses. » Cette accusation grave, selon laquelle les outils numériques censés assurer la transparence budgétaire auraient été volontairement trafiqués, est étayée par des confidences internes : « Des agents du ministère des Finances ont soufflé certaines pratiques au FMI. Pour Mohamed Dia, le président Bassirou Diomaye Faye hérite d’une situation extrêmement périlleuse. Contraint par une dette abyssale, privé de toute marge de manœuvre budgétaire, son gouvernement se retrouve à devoir faire face à l’urgence avec des moyens drastiquement réduits. « Ce qui arrive aujourd’hui n’est pas le fruit du hasard, mais le résultat d’un cycle d’illusions comptables et d’endettement non productif. »L’alerte est donc donnée : il ne s’agit plus seulement de gérer une crise, mais de rebâtir entièrement la crédibilité financière de l’État, dans un contexte de défiance internationale. Car, comme le rappelle l’expert, une dette ne s’efface pas avec une alternance politique : elle se paie, tôt ou tard — avec intérêts.