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« UN ÉTUDIANT, UN ORDINATEUR » : LE « HORS MARCHÉ » QUI FAIT TREMBLER L’ENQUÊTE


Commission d’enquête parlementaire, Abdourahmane Diouf, Computer Land, 4,6 milliards FCFA, 2 000 ordinateurs au Port de Dakar… Le dossier « Un étudiant, un ordinateur » révèle une série de zones d’ombre. Mais une mention, retrouvée dans les propres documents administratifs du programme, pourrait rebattre les cartes : « l’engagement est hors marché ». De quoi poser une question embarrassante : sur quelles bases juridiques enquêter sur des irrégularités dans la passation de marchés d’un programme qui affirme ne pas fonctionner selon le régime des marchés publics ?
LA COMMISSION À L’ÉPREUVE DE SES PROPRES TEXTES
Le dossier devait être celui des responsabilités. Il pourrait devenir celui de la procédure.
En décidant de mettre en place une commission d’enquête sur le programme « Un étudiant, un ordinateur », les députés de Pastef ont voulu remonter la chaîne des responsabilités et faire la lumière sur d’éventuelles irrégularités. Le champ d’investigation est d’ailleurs particulièrement large.
Ministres, directeurs, chefs de service et collaborateurs ayant exercé des fonctions durant la période couverte par l’enquête sont concernés. Dans le viseur également : le ministère de l’Enseignement supérieur, le ministère des Finances et du Budget, la Direction générale de l’Enseignement supérieur, la Direction du financement des établissements d’enseignement supérieur, la Direction centrale des marchés, l’Arcop, mais aussi toutes les personnes physiques ou morales susceptibles d’avoir été impliquées dans le processus.
Une véritable opération de ratissage institutionnel.
Mais cette mécanique pourrait se heurter à un obstacle inattendu.
LE DOCUMENT QUI CHANGE TOUT
Au cœur du dossier, une phrase.
Courte. Précise. Lourde de conséquences potentielles.
Dans le manuel de procédure actualisé du programme « Un étudiant, un ordinateur », adopté par le comité de pilotage le 6 février 2017, la rubrique « Partenariats et prestations » précise que le programme fonctionne sur la base d’appels à manifestation d’intérêt.
Et surtout, le document indique que le programme « ne fonctionne pas comme une commande publique » et qu’« aucun marché n’est conclu entre le ministère et les fournisseurs d’équipement ».
Une précision qui pourrait sérieusement embarrasser la commission.
Car son objet porte précisément sur de supposées irrégularités dans la « passation et l’exécution des marchés » du programme.
Le paradoxe est donc posé : peut-on rechercher des irrégularités dans des marchés dont le manuel de procédure affirme qu’ils n’existent pas ?
La réponse sera nécessairement juridique. Et elle pourrait déterminer l’avenir même de la commission.
LE FINANCEMENT CONFIRME LE « HORS MARCHÉ »
Comme si cela ne suffisait pas, les documents budgétaires viennent ajouter une pièce au puzzle.
Dans les fiches du ministère des Finances relatives à l’exécution des crédits de paiement de la section 75 du ministère de l’Enseignement supérieur, la rubrique consacrée au « Type de dossier de dépense » porte une mention sans équivoque :
« L’engagement est hors marché. »
Deux documents de nature différente. Une même logique.
D’un côté, le manuel de procédure du programme. De l’autre, les documents issus du système de pilotage budgétaire.
Tous deux semblent indiquer que les dépenses liées au programme ne sont pas engagées dans le cadre classique d’un marché public.
Si cette lecture est juridiquement confirmée, la commission pourrait devoir revoir le champ de sa mission.
ABDOURAHMANE DIOUF, LE MAUVAIS CIBLE ?
Dans ce brouillard procédural, le cas d’Abdourahmane Diouf mérite également d’être revisité.
L’ancien ministre de l’Enseignement supérieur, en fonction du 5 avril 2024 au 6 septembre 2025, s’est retrouvé au centre des premières accusations publiques.
Pourtant, les documents disponibles ne permettent pas, à ce stade, d’établir une implication directe de sa part dans la convention qui cristallise aujourd’hui les interrogations.
Le programme étant piloté par la Direction générale de l’Enseignement supérieur, plusieurs pièces importantes renvoient plutôt vers cette structure.
C’est notamment le cas de la convention de mise en œuvre n°01/25/1E-10/Édition 2025, signée le 3 avril 2025 avec Computer Land d’Abdoulaye Thiam.
Le document porte la signature du professeur Abdou Aziz Diouf, alors directeur de l’Enseignement supérieur.
Montant de l’opération : 4,6 milliards de FCFA pour 20 000 ordinateurs.
Prix unitaire : 230 000 FCFA.
Un élément qui pourrait déplacer le curseur des responsabilités.
COMPUTER LAND ET LES 20 000 ORDINATEURS
Dans cette convention, il est question de 20 000 ordinateurs HP G10, dotés notamment de processeurs AMD Ryzen 3, de 8 Go de RAM et d’un stockage SSD de 512 Go.
L’offre de Computer Land ayant servi de base à la convention, le prix retenu est fixé à 230 000 FCFA l’unité.
Sur le papier, le montant atteint donc 4,6 milliards FCFA.
Mais une autre donnée intrigue : l’appel à manifestation d’intérêt pour la fourniture d’ordinateurs et de connectivité, publié dans Le Soleil le 11 janvier 2025, porte lui aussi la signature d’Abdou Aziz Diouf.
De quoi donner une importance particulière au rôle de l’ancien directeur dans la reconstitution de la chaîne de décision.
ABDOURAHMANE DIOUF RÉCLAME LA LUMIÈRE
Face aux accusations, Abdourahmane Diouf n’a pas choisi le silence.
Lors de son passage à l’émission « En vérités » de Radio Sénégal, l’ancien ministre s’est déclaré prêt à répondre aux questions de la commission.
Mais il est allé plus loin.
Il a demandé que les auditions soient publiques et retransmises par la RTS ainsi que par les autres chaînes de télévision.
Une manière, selon lui, de permettre aux Sénégalais de savoir « ce qui s’est réellement passé ».
Une demande de transparence qui pourrait prendre une résonance particulière si les auditions permettent de distinguer les responsabilités politiques, administratives et techniques.
PLUS DE 1 700 ÉTUDIANTS ATTENDENT TOUJOURS
Pendant que les responsables potentiels se dessinent, les étudiants continuent de subir les conséquences des dysfonctionnements.
La Fédération nationale des étudiants de l’Université numérique Cheikh Hamidou Kane affirme que plus de 1 700 étudiants n’ont toujours pas reçu leurs allocations destinées à l’acquisition d’un ordinateur.
Une situation qui a alimenté la contestation et les mouvements de grève.
Plus troublant encore : 2 000 ordinateurs liés à la convention passée avec Computer Land seraient toujours au Port de Dakar.
Des milliers d’étudiants attendent leur matériel. Des ordinateurs existent. Une convention a été signée. Des allocations restent impayées.
Et au milieu de tout cela, une enquête interne a été ouverte au ministère.
LE DOSSIER QUI PEUT CHANGER DE NATURE
C’est désormais tout le paradoxe du dossier.
La commission veut rechercher d’éventuelles irrégularités. Mais les documents du programme parlent de « hors marché ».
Abdourahmane Diouf est cité dans le débat, mais les pièces disponibles font apparaître le nom de l’ancien directeur de l’Enseignement supérieur sur des documents clés.
Les étudiants réclament leurs allocations. Des ordinateurs seraient immobilisés au Port. Et le ministère mène parallèlement sa propre enquête.
Au-delà des accusations politiques, une question centrale s’impose désormais :
la commission d’enquête va-t-elle enquêter sur des marchés publics ou devoir d’abord déterminer si ces marchés existaient juridiquement ?
C’est peut-être là que se trouve le véritable nœud de l’affaire « Un étudiant, un ordinateur ».

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