PÔLE JUDICIAIRE FINANCIER, CRIMES DE SANG, GESTION DES CARRIÈRES : Yassine Fall annonce un grand coup de balai
Le Garde des Sceaux a dressé un réquisitoire sans rconcession sur l’état de l’appareil judiciaire sénégalais. Entre dysfonctionnements du Pôle judiciaire financier, traque des « crimes internationaux » exclus de l’amnistie et reprise en main de la gestion des magistrats, Yassine Fall annonce un grand coup de balai.
La rupture promise par le nouveau régime ne fera pas de quartier, et la Justice est en première ligne. Face aux députés, au Premier ministre et à ses collègues du gouvernement, le ministre de la Justice a posé un diagnostic clinique, presque brutal, d’un secteur pivot de la vie nationale, encore convalescent après les soubresauts politiques de la période 2021-2024. Un passé récent où, de l’aveu même du ministre, la toge a parfois servi d’« arme de combat politique » pour complaire au prince. Aujourd’hui, l’heure des comptes a sonné.
Le Pôle financier sous respirateur artificiel : Zéro dossier jugé ! Présenté en grande pompe comme l’arme fatale contre le détournement de deniers publics et le blanchiment de capitaux, le Pôle judiciaire financier (PJF) tourne en sous-régime. Les chiffres brandis par le ministre font froid dans le dos : « Aucune affaire de détournement de deniers publics ou de blanchiment n’a été jugée depuis 2024 ». Le PJF s’est perdu en cours de route, s’engluant dans des affaires de droit commun – trafic de migrants, drogue, escroquerie – bien loin de sa vocation originelle. Pire, ces lenteurs procédurales ont abouti à des aberrations : des suspects clés élargis au grand dam des victimes. Une situation intolérable pour le ministre, d’autant que ces magistrats bénéficient d’indemnités substantielles pour « charge de travail accrue ». « Il ne saurait être admis qu’ils produisent des résultats inférieurs à ceux des juridictions de droit commun, moins payées », tonne le Garde des Sceaux, qui a déjà saisi l’Inspection générale de l’administration de la justice (IGAJ) pour situer les responsabilités. Pour stopper l’hémorragie, un traitement de choc a été validé par le président Bassirou Diomaye Faye. Un projet de décret vient redéfinir les règles du jeu : le PJF est délesté des “petites affaires” pour se recentrer exclusivement sur le gros gibier. Le seuil de compétence de la juridiction passe ainsi de 50 millions à 500 millions de FCFA. Un demi-milliard ! Le message est clair : l’État traque désormais les prédateurs à coups de milliards.
Violences de 2021-2024 : Le contournement de la loi d’amnistie. L’autre grand chantier, hautement inflammable, concerne les violences politiques qui ont ensanglanté le pays ces dernières années. Interpellé par le “cri du cœur” des victimes et de la jeunesse, le ministre s’est voulu catégorique : l’État de droit ne se construira pas sur l’impunité. Et pour ce faire, le ministère a trouvé la parade juridique : le contournement de la loi d’amnistie. Le département a procédé à un recensement exhaustif des faits de violences et de tortures susceptibles d’être qualifiés de « crimes internationaux ». Or, le droit international est formel : ces infractions sont imprescriptibles et exclues de tout champ d’amnistie. Pour accélérer la cadence, le monopole du parquet de Dakar a été brisé. Tous les parquets compétents du pays sont désormais en ordre de bataille, avec des instructions fermes pour muscler les questionnaires et diligenter des enquêtes approfondies. « Nous le devons aux victimes, nous le devons au peuple sénégalais », martèle le ministre.
Malaise chez les magistrats : La fin des dossiers « sous le coude » Mais pour que la justice fonctionne, il faut aussi balayer devant sa propre porte. Yassine Fall n’a pas caché le malaise qui couve au sein de la magistrature. Si la majorité des professionnels fait son travail avec dignité, le Garde des Sceaux a jeté un pavé dans la mare : « Il y en a beaucoup qui ont posé leur coude, et même leur pied, sur des dossiers. Cela doit cesser ». La Garde des Sceaux promet une gestion plus transparente des carrières, loin des faveurs politiques du passé. Le ministère se penche sur le cas de ces nombreux magistrats en attente d’intégration ou de réintégration, ou encore de ceux “oubliés” dans les régions en profondeudepuis de longues années et qui réclament légitimement un rapprochement familial équitable.La bouffée d’oxygène pourrait venir de l’intégration imminente de 35 nouveaux magistrats fraîchement formés, prêts à être déployés pour désengorger les tribunaux. De plus, le Conseil supérieur de la magistrature (CSM) devrait retrouver un rythme normal avec la tenue des deux sessions annuelles prévues par la loi organique, le chef de l’État s’étant engagé à user de son autorité pour le convoquer régulièrement.Le décor est planté, les réformes sont actées. Reste désormais à transformer l’essai sur le terrain judiciaire. Le ministre, lui, donne rendez-vous aux Sénégalais « dans quelques mois » pour de premiers résultats probants